A propos de l'"élitisme" de Barak Obama

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

Barak Obama, candidat à la primaire démocrate aux États-Unis, a été taxé d’« élitisme » par ses adversaires et par sa rivale, pour avoir dit que « les classes populaires, désespérant d’un quelconque secours de la part de Washington, avaient tendance à s’accrocher aux armes, à la religion, à un sentiment anti-immigration ou anti-commerce pour exprimer leur frustration ».

De tels propos ont paru condescendants. Mais Barak Obama est-il vraiment « élitiste » pour autant ? Suggérer que si la volonté générale « est toujours droite », elle « n’est pas toujours éclairée » (Rousseau) est-ce être élitiste ?

L’« élitisme », dans son sens le plus péjoratif, c’est le fait de ne se soucier que de l’élite (la classe dominante, riche et puissante) et de se moquer du sort du plus grand nombre. Je ne crois pas que ce sens soit en cause ici. En revanche, on peut tenir pour « élitiste » également quiconque considère qu’une certaine clairvoyance est de mise en politique. Le leader démocrate semble penser que, même si certaines vérités ne sont pas bonnes à dire, et sont donc habituellement tues, il appartient pourtant au Prince de déconstruire les illusions et non pas de les flatter ni des les entretenir indéfiniment (voir à ce sujet le billet sur Machiavel : « Pour bien comprendre la nature du peuple etc. »).

Par ailleurs, et comme le montre Nathalie Heinich dans un ouvrage consacré à ce sujet (L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Gallimard, 2005), aucune société ne peut se passer d’élites et l’on aurait tort de croire que les sociétés démocratiques devraient en finir avec les élites, par opposition aux sociétés d’Ancien régime. La seule question est de savoir quelles sont les « élites » qui sont légitimes en démocratie. Mais pour cela, avant toute chose, il faut observer que toutes les élites, dans nos systèmes post-aristocratiques, ne coïncident pas. Les élites artistiques peuvent être malmenées par les élites financières, les élites politiques peuvent être incultes, etc.

Il faut donc bien dissocier les élites, mais aussi cesser de confondre tous les sens du mot « élitisme » si l’on veut écarter les sirènes du populisme qui n’a de cesse de stigmatiser l’« Élite » dans un but strictement électoraliste et démagogique. http://fr.news.yahoo.com/ap/20080413/twl-usa-elections-224d7fb.html http://www.evene.fr/livres/livre/nathalie-heinich-l-elite-artiste-18587.php L. H.-L.

Pour aller plus loin :
http://fr.news.yahoo.com/ap/20080413/twl-usa-elections-224d7fb.html
http://www.evene.fr/livres/livre/nathalie-heinich-l-elite-artiste-18587.php
 

Tout plaisir en tant que tel est un bien, et cependant il ne faut pas rechercher tout plaisir

CITATION COMMENTEE

Tout plaisir en tant que tel est un bien, et cependant il ne faut pas rechercher tout plaisir ; de même la douleur est toujours un mal, pourtant elle n’est pas toujours à rejeter (§ 11)

(Epicure, Lettre à Ménécée, Hatier, Classiques et Cie philosophie, § 11)

Le plaisir est pour Epicure le premier des biens naturels, il est même, selon ses propres termes, « le commencement et la fin de la vie heureuse ».

Dans le langage courant, l’adjectif « épicurien » désigne toute personne qui recherche avant tout le plaisir, privilégiant même les plaisirs des sens. Pourtant, la philosophie d’Epicure est bien loin de se réduire à des indications aussi grossières.

« Il ne faut pas rechercher tout plaisir ». Tout individu qui réfléchit comprend aisément que tous les plaisirs ne se valent pas, et que certains peuvent être sources de désagréments ultérieurs. On doit donc sélectionner nos plaisirs avec la plus grande circonspection.

De même, certaines souffrances doivent être endurées avec patience. De telles précautions ne contredisent pas le postulat hédoniste de l’épicurisme. Elles indiquent, en revanche, que la sagesse ne peut s’acquérir sans philosophie. Le bonheur ne peut dériver des seules sensations chez un être qui pense. Et la sagesse enveloppe une idée de félicité spirituelle qui ne peut être atteinte que par le moyen de l’intelligence, et qui ne peut donc se confondre avec un quelconque libertinage : « Une vie sans prudence ni bonté ni justice, ne saurait être heureuse » (§ 13).

L. H.-L.

Notion en jeu :
  • Le devoir
  • La liberté
  • Le bonheur
  • La raison


L’œuvre pour approfondir :
Epicure, Lettre à Ménécée, Hatier, Classiques et Cie philosophie, § 11, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

Parmi vous, ô humains, celui-ci est le plus savant qui, à l’instar de Socrate, a reconnu qu’en matière de science, il ne vaut rien en vérité

CITATION COMMENTEE

Parmi vous, ô humains, celui-ci est le plus savant qui, à l’instar de Socrate, a reconnu qu’en matière de science, il ne vaut rien en vérité.

(Platon, Apologie de Socrate, Hatier, Classiques et Cie philosophie, p. 16.)

Accusé de corrompre la jeunesse, Socrate interprète ici les propos de l’oracle de Delphes, la Pythie. Celle-ci a déclaré à l’un de ses amis que « personne à Athènes n’était plus savant que lui ». Après une enquête approfondie auprès de tous les athéniens qui passaient pour savants, Socrate découvre qu’aucun d’entre eux ne possède la moindre certitude assurée, pas non plus le moindre savoir indubitable.
Tous, en revanche, croient détenir cette connaissance qui leur fait pourtant défaut. Socrate en conclut que la conscience de ne pas savoir (ce qu’on ne sait pas) est une forme de « science ». Il ne s’agit pas exactement de « science », bien sûr, mais plutôt de modestie et de lucidité - Socrate joue ici un peu sur les mots, selon son habitude.

En réalité, dans ce passage emblématique, Socrate invente la philosophie. La philosophie n’est pas la sagesse, ni la possession d’un quelconque savoir. Elle est un état d’esprit très particulier qui allie humilité et amitié pour la vérité. Car, pour rechercher la vérité, il faut commencer par reconnaître son ignorance. Ni les Dieux ni les sages ne sont philosophes en ce sens, puisque celui qui possède la vérité ou la sagesse n’a plus de raison de la désirer ni donc de la rechercher.

L. H.-L.

Notion en jeu :
  • La vérité
  • La connaissance
  • La raison


L’œuvre pour approfondir :
Platon, Apologie de Socrate, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

L’euthanasie, problème philosophique

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

De quel droit la société nous interdit-elle certaines choses ?
De quel droit la société peut-elle interdire à l’un d’entre nous de choisir le moment et les conditions de sa mort ?
On remarque, en premier lieu, que ce type de questions ne se posait pas, ou peu, autrefois, pour deux raisons principales. Premièrement, la médecine n’était pas performante au point de pouvoir nous annoncer que nous étions perdus, avec une telle certitude.

Ensuite les mentalités étaient essentiellement déterminées par les convictions religieuses. Chrétienne, la société admettait que « la vie est un don de Dieu » et que l’homme ne peut pas en disposer librement. Le déclin de la religion et les progrès de la médecine placent désormais l’homme devant de très difficiles cas de conscience.

On peut séparer ici le débat philosophique du débat moral, et enfin le problème juridique.

Sur le plan philosophique, la certitude théologique laisse place à l’interrogation philosophique : m’appartient-il de décider de tout ce qui me concerne, à commencer par ma mort, ou bien le don de la vie, sans en référer à quiconque ? Pour le moment la réponse de la société est « non » ; or, précisément, on peut estimer qu’il n’appartient pas à la société de trancher les questions philosophiques dans le cadre laïc qui est le nôtre !

La question morale est extrêmement délicate : l’individu est-il toujours le seul à savoir ce qui est bon pour lui ? Son entourage, les médecins, la société, ne doivent-ils pas aussi avoir leur mot à dire ?

Et enfin sur le plan juridique : une loi est-elle nécessaire pour autoriser l’euthanasie, mais à titre exceptionnel ? Mais les lois sont faites pour formuler la règle générale. Et la bonne règle ici semble être que les médecins doivent protéger la vie et non délivrer la mort.

On voit que ce débat sur l’euthanasie engage des considérations d’ordre très général qui ont trait aux responsabilités respectives de la société et de l’individu dans la prise en charge du bien commun et des biens individuel. Tout le problème tient au fait que l’on ne peut pas les dissocier, comme le voudrait une philosophie rigoureusement, ou plutôt sommairement, individualiste (« seul l’individu est responsable de lui-même et de ses choix »).

L. H.-L.

Notions en jeu :
 

L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. […]

CITATION COMMENTEE

« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. […] Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question »
(Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Livre I, chapitre I, Hatier, Classiques et Cie philosophie.)

La première phrase du Contrat Social : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers » est une sorte d'aphorisme, c'est-à-dire une formule très concise, qui comporte de nombreux sous-entendus. Partout « l'homme est dans les fers », c'est-à-dire que tout homme, dans la mesure où il vit en société, est soumis, à son corps défendant, à un ordre contraignant et qui, en règle générale, l'opprime.

Selon Rousseau, les hommes étaient libres à « l'état de nature », tout comme peuvent l'être aujourd'hui les animaux sauvages. D'où la double question qui dérive de ce constat paradoxal. La première est de l'ordre du fait (« Comment ce changement s'est-il fait ? »). « Je l'ignore », répond Rousseau qui, cependant, comme chacun le sait, a proposé une élucidation fictive de cette énigme dans son Discours sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes. « Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? », Rousseau répond à cette seconde question en annonçant le fil conducteur et la thèse du Contrat social. La question est la suivante : « Sur quoi l'ordre politique peut-il fonder sa légitimité ? » ou, en d'autres termes : « pour quelles raisons valables les hommes devraient-ils s'y soumettre ? ». La réponse constituera la thèse de Rousseau : seul le consentement de chacun peut justifier la soumission à un ordre dont la fin est de restituer, mais sous une autre forme, cette liberté naturelle à laquelle il a renoncé, de son plein gré.

L. H.-L.

Notion en jeu :
  • La société
  • L’État
  • Le droit
  • La justice

L’œuvre pour approfondir :
Rousseau, Du Contrat social, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

La crise de la culture vue en 2008 par deux cinéastes

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

Deux films que tout oppose, apparemment, évoquent l’un et l’autre, chacun à sa manière, cette fameuse « crise de la culture » dont Hannah Arendt fit l’objet d’un livre paru en 1968. Il s’agit de La Graine et le Mulet d’Abdellatif Kechiche et de L’Heure d’été d’Olivier Assayas.

Le thème de l’acculturation liée à la mondialisation, ou en d’autres termes, à la généralisation des valeurs d’une société désenchantée et brutale, en constituent l’horizon commun. Les deux trames romanesques témoignent de l’impossibilité pour certains individus de se réapproprier leur propre culture dans le cadre d’une civilisation qui tend à refouler toute tradition. Cette liquidation morale du passé s’opère au profit d’une mentalité cynique, celle d’un monde sans foi ni loi. La « crise de la culture » est ici celle d’une nouvelle forme de mentalité qui semble exclure la transmission délibérée de tout héritage moral.

Dans l’univers profondément déstabilisé que décrivent les deux cinéastes, seuls l’amour et l’amitié constituent les points d’ancrage d’une communauté en perdition. C’est une jeune fille qui dans chaque cas incarne la vertu de fidélité, et par conséquent l’espérance. Dans La Graine et le Mulet, Rym (Hafsia Herzi) tente de sauver l’honneur de son beau-père, tandis que dans L’Heure d’été, la jeune Sylvie (Alice de Lencquesaing) reste, envers et contre tout, dépositaire de la mémoire familiale et des promesses non tenues.

« Notre présent n’est plus précédé d’aucun testament » (René Char). Ce sont des cinéastes qui, aujourd’hui nous rappellent, à la suite de René Char et de Hannah Arendt, que l’individu ne peut pas se projeter dans l’avenir (c’est une interprétation du célèbre « no future ») s’il reste oublieux des valeurs de sa culture, culture notamment familiale et, par définition, singulière. C’est en ce sens que, paradoxalement, ces œuvres touchent une fibre universelle.

L. H.-L.

Notions en jeu :
 

Pour bien connaître la nature des peuples, il faut être Prince, et pour bien connaître celle des Princes, il faut être peuple.

CITATION COMMENTEE

« Pour bien connaître la nature des peuples, il faut être Prince, et pour bien connaître celle des Princes, il faut être peuple. »
(Le Prince (Lettre-dédicace), Hatier, Classiques et Cie philosophie.)

Prise au pied de la lettre, cette formule de Machiavel semble indiquer que les Princes peuvent comprendre et même prévenir les désirs de leurs sujets, tandis que seul le peuple est à même d'apprécier convenablement les performances de son (ou de ses) Prince (s). Aristote observait déjà que ce sont les convives (le peuple) et non le cuisinier (le Prince) qui peuvent dire si le repas était bon. Quant au Prince, il possède, dans le meilleur des cas, une compétence et une hauteur de vue qui lui permettraient de saisir, mieux que le peuple lui-même, ce que veut… le peuple !

Une politique efficace et juste menée par une autorité politique responsable implique en effet une familiarité avec l'histoire, une maîtrise des données économiques, mais aussi et surtout une « vision d'avenir » qui ne sont pas à la portée de tout un chacun. Si « gouverner, c'est prévoir », le peuple, absorbé par ses légitimes soucis immédiats, n'est pas en position de porter une politique de longue haleine.

Il faut toutefois préciser que le peuple et le Prince ne sont pas, en démocratie, deux entités rigoureusement séparées. Pour ce qui concerne Machiavel, dont on sait qu'il fut aussi un acteur de la vie florentine, il sut adopter successivement le point de vue du Prince et celui du peuple. Cette ubiquité intellectuelle est l'apanage du grand penseur politique.

Toutefois, il faut bien reconnaître qu'en règle générale, et même en démocratie, le peuple ne peut pas se faire Prince, ni le Prince devenir peuple, sans abandonner, en ce qui concerne le peuple, son impartialité, et en ce qui concerne le Prince, sa sérénité et sa lucidité. La confusion du peuple est du Prince (ou de l'État) constitue la définition du fascisme tel que Mussolini l'a théorisé, puis incarné.

L. H.-L.

Notion en jeu :
La politique

L’œuvre pour approfondir :
Machiavel, Le Prince, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

« Où il est montré que dans une libre république, il est permis à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense. »

CITATION COMMENTEE

« Où il est montré que dans une libre république, il est permis à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense. »
(Spinoza, Traité théologico-politique, chapitre XX, Hatier, Classiques et Cie philosophie)

Le Traité théologico-politique de Spinoza fut en son temps un texte d'une audace inouïe. Le philosophe s'y prononçait en faveur de la politique républicaine et libérale menée depuis 1648 par Johan de Witt en Hollande. Il y critiquait violemment l'usage que les autorités monarchiques ou princières faisaient en général de la religion, utilisée pour « réduire les hommes raisonnables à l'état de bêtes ».

Le Traité théologico-politique se présente comme un manifeste en faveur de l'État le plus juste possible. Pour Spinoza, la religion et la morale relèvent d'une démarche strictement personnelle, l'État n'a pas à s'en mêler. En réclamant la totale dissociation du politique et du religieux, Spinoza jette les bases d'une démocratie laïque. Cette conception deviendra plus tard la nôtre, en Europe, à la suite d'un long processus dont les étapes les plus notoires furent, en France, 1789 et 1905 (séparation de l'Église et de l'État).

La liberté est, pour Spinoza, la condition de possibilité du bonheur en communauté. Mais ce régime de liberté ne peut être établi que dans une société dont les lois protègent les hommes non seulement des tyrans, mais aussi d'eux-mêmes. Car la multitude, naturellement superstitieuse et irascible, ne suit pas spontanément la raison, comme en témoignera le massacre des frères de Witt en 1672.

Préfigurant le Contrat social (Rousseau) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le Traité théologico-politique de Spinoza proclame que la démocratie est le régime « le plus naturel » parce qu'elle établit la liberté tout en l'encadrant fermement par le biais des institutions d'une république libérale et laïque.

L. H.-L.

Notions en jeu :

L’œuvre pour approfondir :
Spinoza, Traité théologico-politique, chapitre XX, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

Beaucoup se sont imaginé des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement vues...

CITATION COMMENTEE

« Beaucoup se sont imaginé des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver. »
(Le Prince, chapitre 15, 1513, Hatier, Classiques et Cie philosophie.)

Écrits en 1513, ces mots de Machiavel signent l'entrée de la politique dans la modernité. La philosophie politique, qui se donnait pour tâche de penser les principes de la cité bien administrée cède la place à la pensée politique qui décrypte les objectifs et les méthodes de la politique effective.

Machiavel stigmatise les philosophes et les écrivains « humanistes » pour lesquels la politique relève de la fiction. Les uns, comme Platon ou Aristote, se demandent comment doit être conçue la cité juste (ou la « république ») qui ne connaîtrait que la raison comme principe directeur. Les autres, comme Erasme (L’Institution du Prince chrétien, 1516) se demandent comment le bon souverain, ennemi des vices, ami des arts et de la justice, doit s'y prendre pour éviter toute guerre. Vaine entreprise selon Machiavel. Non seulement vaine, mais encore dangereuse : le « bon » prince n'est pas un rêveur mais un homme pragmatique et réaliste. Il sait que la cité ne sera jamais réglée suivant des principes exclusivement rationnels.

Soucieux de s'en tenir à la « vérité effective de la chose » ; il accède au pouvoir et s'y maintient en se fondant sur la connaissance du jeu inextricable des passions humaines au sein même de la meilleure des républiques. S'il utilise la force (tel un « lion ») et la ruse (celle du « renard ») ce n'est pas pour opprimer mais pour canaliser la violence et infléchir la « fortune » dans le sens des intérêts du peuple tout entier.

L. H.-L.

Notion en jeu :
La politique

L’œuvre pour approfondir :
Machiavel, Le Prince, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

Une preuve de l'existence de Dieu

CITATION COMMENTEE

« Il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence (c'est-à-dire manque quelque perfection) que de concevoir une montagne sans vallée. »
(Descartes, Méditations métaphysiques, Hatier, Classiques et Cie philosophie, p 101).

Méditation cinquième Une preuve de l'existence de Dieu Cette « preuve » de l'existence de Dieu est dite « ontologique », par opposition aux preuves physico-théologique (à partir de l'ordre du monde) et cosmologique (à partir de la contingence du monde). Pas plus que l'on ne peut concevoir une montagne sans vallée, on ne peut logiquement concevoir un Dieu qui n'existe pas. Car un Dieu qui n'existerait pas posséderait moins d'être (« ontologique » signifie : qui se fonde sur l'être) qu'un Dieu existant. Donc, dès lors que l'on conçoit l'idée de Dieu, on doit comprendre que sa définition implique l'existence : Dieu est parfait, et ne pas exister serait une imperfection. Il faut préciser qu'une telle « démonstration » ne vaut que pour Dieu, mais nous n'avons pas d'idée d'êtres « souverainement parfaits » autres que Dieu. On peut toutefois objecter à Descartes que si l'idée de Dieu implique son existence, on peut éventuellement imaginer un homme qui n'aurait aucune idée de Dieu. Auquel cas, au moins du point de vue d'un tel homme, la « démonstration » de Descartes tomberait à l'eau.

L. H.-L.

Notion en jeu :
La religion

L’œuvre pour approfondir :
Descartes, Méditations métaphysiques,Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

La pudeur

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

Il n'aura échappé à personne que la sexualité tend à envahir aujourd'hui l'espace public. L'industrie pornographique connaît sur le Net une expansion considérable. Les sites « sexy » autorisent une immersion dans la vie intime de chacun pour le plus grand plaisir de l'exhibitionniste et du voyeur qui sommeille, apparemment, en chacun d'entre nous. L'immense succès de la « télé réalité » et des pseudo-émissions participatives (« Ca se discute ») vont dans le même sens. Dans un récent article du Monde, Jean-Michel Dumay s'étonne de cette troublante révolution des mœurs. Que signifie cette préoccupation constante de notre sexualité dans la culture moderne ? Toute notion de pudeur est-elle dépassée ?

Selon la Bible, pourtant, la pudeur est un « propre » essentiel de l'homme. C'est le philosophe Kant qui explicite cette idée en se fondant sur un passage de la Genèse. Suivant l'Ancien Testament, Adam et Ève, à la suite du péché, « connurent qu'ils étaient nus ». Auparavant, tels des animaux innocents, ils ne ressentaient ni honte ni pudeur… La « feuille de figuier », qui « témoigne du refus de la simple inclination animale » est une manifestation cruciale de la raison qui s'éveille. Le geste de se voiler exprime en effet un arrachement de l'humanité à ses racines biologiques et signe son entrée douloureuse, mais irréversible, dans le régime du symbolique. La pudeur, qui « conduit l'homme du désir purement animal à l'amour », lui ouvre l'horizon infini d'une spiritualité désormais émancipée de l'instinct.

Si cette analyse de Kant reste pertinente, devons-nous en conclure que nous bradons aujourd'hui notre humanité en abandonnant toute pudeur ? La pudeur morale, la « décence », serait, selon Kant, le fondement de toute sociabilité.

La conclusion de Jean-Michel Dumay est pourtant bien différente. Nous ne devenons pas impudiques. En revanche, nous avons décidé que la distinction entre vie publique et vie privée est devenue une affaire… privée. À chacun son éthique, à chacun sa vérité, à chacun son idée de la pudeur.

Admettons. Mais peut-on encore parler de règles si celles-ci ne sont plus partagées ? Qu'en est-il de « limites » qui sont déplacées au gré de nos caprices ? Des « normes » devenues individuelles et donc fluctuantes peuvent-elles encore constituer le fondement d'une quelconque sociabilité ?

L. H.-L.

Pour aller plus loin :

  • Jean-Michel Dumay, « Les Nouvelles Formes de la pudeur », Le Monde, 2 décembre 2007.
  • Kant, « Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine » in La Philosophie de l'histoire, Aubier.

Notions en jeu :
  • La culture
 

Qu'est-ce qu'un génie ?

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

Qu'est-ce qu'un génie ?

« La question se pose à présent de savoir si l'on peut être à la fois génial et raté. Je crois plutôt que le ratage est le talent. Réussir, c'est rater. Je veux finalement défendre la thèse : Abel Gance, auteur raté de films ratés [...] La tour de Nesles est, si l'on veut, le moins bon des films d'Abel Gance. Comme il se trouve que Abel Gance est un génie, La tour de Nesles est un film génial. Génie, Abel Gance ne possède point de génie, il est possédé du génie ».

Relu à l'occasion de l'édition d'une biographie de François Truffaut par Cyril Neyrat (Collection Grands cinéastes, Cahiers du cinéma, Octobre 2007) ce texte paradoxal de François Truffaut constitue une excellente illustration des idées de Kant. Je saisis cette occasion pour les évoquer. Selon Kant, l'art s'oppose au « métier », mais aussi à la science, car, dans le domaine de l'art pur « personne ne sait ce qui doit être fait » (Critique de la faculté de juger, § 43). En d'autres termes, les plus grands artistes doivent créer en dehors des règles existantes : « tout le monde s'accorde à reconnaître que le génie est totalement opposé à l'esprit d'imitation » (§ 47). C'est la raison pour laquelle les oeuvres géniales paraissent souvent extravagantes ( « ratées ») en regard des usages. Pourtant, « tout art suppose des règles » (§ 46). Une telle contradiction ne peut être surmontée que si l'on admet, avec Kant, que le génie est « la disposition innée de l'esprit par laquelle la nature donne des règles à l'art » (§ 46) . Les productions du génie peuvent toucher aux confins de l'absurde. Et pourtant - dernier paradoxe – les œuvres géniales restent exemplaires en ce sens qu'elles servent pourtant aux autres « de mesure et de règle de jugement » ( § 46).

Dans le domaine du 7e art, des cinéastes souvent méprisés ou incompris tels que Renoir, Orson Welles ou Rosselini, deviendront la source vive (l âme) de ce qui deviendra la « Nouvelle Vague ». Selon Kant, l'âme est le « principe vivifiant en l'esprit » (§ 49) qui inspire l'artiste. Cette grâce insidieuse mais omniprésente le possède en continu, y compris dans les œuvres qu'il plaira à certains de juger « ratées » ?

L. H.-L. Pour aller plus loin : Critique de la faculté de juger, P.U.F, 1968, § 43 à 49. François Truffaut : « Abel Gance, désordre et génie », Cahiers du cinéma, n° 47, mai 1955. http://hansen-love.blogspot.com/2007/11/quoi-reconnait-on-un-gnie-par-franois.html
Notions en jeu :
  • L'art
  • La liberté
  • Le travail et la technique
 

Polémiques concernant l’équité

ACTUALITE ET PHILOSOPHIE

Polémiques concernant l’équité

A l’occasion de la polémique suscitée par la réforme des régimes spéciaux de retraite, la notion d’« équité » a souvent été invoquée. C’est au nom de cette notion – rarement explicitée – que le gouvernement a remis en cause la préservation de ces fameux droits « spéciaux ».

Les salariés concernés (SNCF, RATP, etc.) pouvaient cependant faire valoir la préservation de leurs droits en vertu de cette même « équité ». Le malentendu procède d’une interprétation douteuse non seulement de la notion d’« équité » mais aussi, et peut-être d’abord, de celle de « justice ».

Reprenons : la justice est un dosage savant d’égalité (« La loi est la même pour tous ») et d’inégalité (« A des gens différents, dit Aristote, il est juste et mérité qu’il revienne quelque chose de différent »). C’est au nom de l’égalité que le gouvernement a décidé de proposer l’instauration d’une loi rétablissant un même régime pour tous (40 ans d’annuités pour obtenir une retraite à taux plein) tandis qu’au nom de l’équité, il semble légitime de prendre en considération les spécificités de chaque profession afin de proportionner les compensations (comme le droit à une retraite anticipée) aux contraintes spécifiques de chaque métier. Certains pays, comme la Suède, parviennent à concilier ces exigences contradictoires par un dispositif d’une grande souplesse.

On retiendra de ces multiples polémiques que la justice, c’est toujours, et d’abord : l’égalité (la même règle simple vaut pour tous). Mais c’est aussi la prise en compte de l’inégalité. L’équité est le principe en vertu duquel des situations différentes et des personnes singulières appellent des traitements adéquats. La concertation, la négociation et le compromis sont les seules voies appropriées pour venir à bout de ce que la loi, dans sa nécessaire rigueur, ne peut en aucun cas apprécier ni trancher.

L. H.-L.


Notions en jeu :
  • Le travail
  • La justice et le droit
 

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée... »

CITATION COMMENTEE

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont. »
(Descartes, Discours de la méthode, Hatier, Classiques et Cie philosophie)

Cette déclaration inaugurale du Discours de la méthode est justement célèbre. Elle ouvre, à sa manière, les temps démocratiques. Le bon sens est universel, il est identique en tous les hommes, nous dit Descartes. Il n'y a donc pas de degrés dans l'humanité, puisque ce qui nous définit - la raison - est également distribué en chacun d'entre nous.

Cela signifie-t-il que tous les hommes sont également sages, ou bien tous potentiellement savants. ? Évidemment non. Car la possession d'un outil ne garantit pas son usage approprié et efficace, loin s'en faut : « ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien, poursuit Descartes. Le Discours de la méthode a précisément pour objet de nous montrer en quoi peut consister un bon usage de la raison. » Mais pour bien entendre ce discours, et en tirer profit, il faut commencer par admettre que la reconnaissance de la vérité n'a rien d'aisé.

En même temps, il n'est pas nécessaire de souhaiter posséder plus de raison. Il est impératif, en revanche, de faire de celle dont nous disposons le meilleur usage possible. « Ose te servir de ton propre entendement » dira Kant. Rendons hommage à Descartes d'avoir ouvert fermement la voie aux Lumières, et donc, indirectement ; à l'État moderne qui tient tous les citoyens pour également capables de participer aux décisions collectives.

L. H.-L.



Notion en jeu :
La vérité

L’œuvre pour approfondir :
Descartes, Discours de la méthode, Hatier, Classiques et Cie philosophie
 

« Que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux... »

CITATION COMMENTEE

« Que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, par la seule puissance de juger qui est en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux ».
(Descartes, Méditations métaphysiques, Hatier, Classiques et Cie philosophie)


Ce célèbre fragment des Méditations de Descartes conclut un passage comportant trois enseignements qui n'ont en commun que leur immense portée philosophique. Descartes formule implicitement une critique du langage : c'est parce que nous disons que nous voyons des hommes que nous nous imaginons les voir . C'est la langage qui nous trompe. De simples silhouettes entr'aperçues sont identifiées hâtivement à la suite d'une assocation d'idées purement nominales : manteaux + chapeaux = hommes.

Descartes procède également à une critique du préjugé courant qui nous fait croire que nous voyons un homme alors qu'en réalité nous jugeons que, derrière ces apparences indécises, il y a effectivement, probablement, un homme. Derrière toute perception se cache un jugement inaperçu.

Dernier enseignement du passage: la réalité effective d'un homme ne se déduit pas avec une certitude absolue de son apparition. A l'époque de Descartes, seuls les automates de Vaucanson pouvait venir appuyer cette thèse discutable. Aujourd'hui non seulement la science fiction (cf. Blade Runner de Philip K. Dick) mais aussi la science tout court sait fabriquer des robots dont l'intelligence rivalise à certains égards avec celle des hommes. Mieux : c'est l'apparence même des derniers robots qui sème aujourd'hui le trouble. Certains parviennent à donner le change et à donner - un moment? - l'illusion que nous voyons un vrai homme. Reste le toucher pour lever le doute.

L. H.-L.

Notion en jeu :
La perception

L’œuvre pour approfondir :
Descartes, Méditations métaphysiques, Hatier, Classiques et Cie philosophie